Compte-rendu : Partie 2 du colloque "Bilan socio-économique et perspectives" 11h30-13h

Introduction

Mélissa Rahmouni, présidente de l’association SPMA, rappelle en introduction les différents thèmes qui seront abordés au cours de cette partie : le bilan socio-économique général rappelant l’évolution des principaux indicateurs socio-économiques et signalant l’importance de l’économie informelle qui représente près de la moitié de l’économie nationale; un focus sur le secteur de l’énergie, la rente des hydrocarbures et plus précisément sur la stratégie et le rôle de la Sonatrach -compagnie nationale des hydrocarbures- ; enfin une approche centrée sur les perspectives et propositions de réformes pour une plus grande diversification de l’économie, lutte contre le chômage des jeunes, l’attraction des IDE, ou encore la nécessaire réforme du système éducatif.

Mélissa diffuse une très courte vidéo des émeutes de la ville de Jijel qui ont eu lieu le 29 avril 2012.

Elle rappelle le contexte « un jeune vendeur ambulant dont la baraque de cigarettes et cosmétiques a été confisquée s’est immolé par le feu. Cette situation a provoqué des réactions de colère, panneaux d’affichages pour les législatives vandalisés, émeutes importantes, bureau du FLN à Jijel incendié. ». Elle explique brièvement en quoi cette vidéo montrant des jeunes jetant des pierres sur le poste de police de Jijel a du sens en cette introduction de la partie socio-économique « Encore une fois, il ne s’agit pas de faire un procès en focalisant sur ces images, mais de ne pas être dans le déni de la réalité politique, sociale et économique et de garder à l’esprit les enjeux réels et ce phénomène d’émeutes récurrent sur l’ensemble du territoire national ». Elle poursuit « ces rapports sociétaux conflictuels ne sont pas une exception en Algérie. Les émeutes expriment régulièrement le mécontentement des jeunes et ces mouvements sont intimement liés aux problématiques socio-économiques que nos trois intervenants vont aborder»

 

Avec l’aimable participation de :

Fatiha TALAHITE, économiste et chercheuse au CNRS.

Samia BOUCETTA, doctorante au CERI-Sciences Po, sa thèse porte sur le secteur de l’énergie en Algérie

Zoubir BENHAMOUCHE, économiste et auteur d’un essai paru en 2011 Algérie, l’impasse. 

 

1)      Intervention de Fatiha Talahite

 

>L’Algérie : un modèle économique en dehors des classifications habituelles

Pour Fatiha Talahite, il existe une division entre deux parties depuis l’indépendance : d’abord vingt-cinq ans de construction du socialisme puis vingt-cinq ans de post-socialisme ou de sortie du socialisme.

« Ces deux périodes commencent chacune par un vent de liberté et une forte mobilisation, suivi d’une reprise musclée. Deux gouvernements tentent l’ouverture : pour la première période c’est le gouvernement de Ben Bella, trop court car il ne dure que trois ans et se termine par le coup d’Etat de 1965; et pour la deuxième période c’est le gouvernement Hamrouche, de septembre 1989 à juin 1991 où il est contraint de démission, encore plus court !». Elle poursuit « Naturellement, la question du pouvoir et rôle de l’armée au cœur de ces bouleversements est centrale. Au sein de ces ruptures il y  aussi des éléments de continuité: industrialisation, construction de l’Etat, souveraineté nationale. »

Le modèle de l’Algérie – située dans la région MENA (Middle East and North Africa)- est particulier : « l’Algérie se distingue des pays faiblement dotés en ressources qui ont une croissance tirée par les exportations, mais elle se distingue aussi des pays pétroliers comme les pays du Golfe, car son ratio réserves/population est plus faible (plus faible production d’hydrocarbures, population importante). C’est donc un pays en dehors des classifications habituelles » souligne-t-elle.

 

> Transition démographique, mouvements de population, urbanisation et décennie noire

Concernant l’évolution démographique, Fatiha Talahite souligne une population certes en hausse mais une baisse notable du taux de croissance de la population. « Il existe une rupture entre les deux périodes économiques (socialiste/post-socialiste) : on parle de la transition démographique mais on voit aussi une rupture claire qui correspond aux années de violence depuis la fin des années 1980 et elle est en partie expliquée par ce contexte des années noires. ».

 

 

En termes de classes d’âge, si la population de moins de 14 ans voit sa part dans la population totale diminuer « ce qui signifie qu’il y aura moins d’efforts à faire en matière de scolarisation dans la seconde période » remarque Fatiha Talahite ; il existe cependant un problème de formation des jeunes travailleurs et d’arrivée sur le marché du travail des plus de 15 ans (15-64 ans).

 

 

A propos de la population urbaine, Fatiha Talahite souligne l’augmentation du nombre d’urbains, sans omettre tout de même le ralentissement important du nombre d’habitants dans les grandes villes de plus d’un million d’habitants à partir des années 1970 puis dans les années 1980. Par la suite, on note des mouvements de population pendant la décennie noire (années 1990) : « les gens fuient les campagnes et se réfugient en ville d’où une nouvelle augmentation de la concentration urbaine à partir de cette période ».

 

 

 

> L’évolution de quelques indicateurs socio-économiques

L’absence de réel marché financier sur cette période explique le fait qu’il n’y ait pas de relation entre le taux d’intérêt et l’épargne. L’économie algérienne n’est pas régulée par les marchés financiers et est dominée par la dépense publique. La chute des prix du pétrole par exemple a de fait un impact négatif sur la consommation.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’investissement dépasse l’épargne jusqu’à la fin du Plan d’ajustement structurel (PAS) du FMI en 1998. Par ailleurs, la crise de 2008 vient chambouler les équilibres et les dépenses d’administration publique se réduisent dès l’arrivée de la crise par « effet d’apprentissage ».

 

 

 

 

 

 

 

 

Les exportations et le PIB ont chuté dans les années 1980 et le PIB par tête a très fortement baissé dans les années 1990. Il ne remonte que par des ajustements monétaires à la fin des années 2000. Elle poursuit : « Sans le fonds de stabilisation des réserves, la crise de 2008 aurait été pire que la crise des années 1980. ». La forte augmentation du PIB/tête dans les années 2000 a été possible grâce à l’effet conjugué de la hausse du prix du pétrole et de la transition démographique stabilisée. Fatiha Talahite souligne que « le fond de réserve permet alors de réguler l’économie et de ne pas se retrouver en cessation de paiement ».

 

A partir des années 2000, la part du pétrole dans le PIB ne cesse d’augmenter et c’est une tendance très significative de la situation de l’économie algérienne (les hydrocarbures représentent aujourd’hui 98% des exportations de l’Algérie). Fatiha Talahite reprend l’évolution de la part des hydrocarbures dans le PIB au cours des dernières décennies : « en 1988, les hydrocarbures représentent seulement 20% du PIB, on  a 15% pour l’agriculture, 15% pour BTP…et en 2008, les hydrocarbures sont à plus de 50% du PIB ! ».

Cette augmentation de la part du pétrole dans l’économie s’explique par les pressions de la demande mais surtout par la politique économique menée. Si on a une certaine diversification de l’économie dans la première période (dite « socialiste »), on voit nettement une évolution vers la prédominance des hydrocarbures et le manque de diversification dans la seconde période (« postsocialiste »).

 

La balance commerciale affiche un tableau très négatif du fait de la crise des années 1980 puis la situation s’améliore. Le véritable problème et défi est le contrôle des importations d’une part et le fait que l’Algérie est l’un des pays dont les exportations sont le moins diversifiées d’autre part.

 

 

 

 

La balance courante a des soldes largement négatifs, avec du positif uniquement dans les années 2004-2008. De manière générale, l’Algérie affiche environ 2 à 3% de déficit.

 

 

 

 

Ces variations s’expliquent notamment par la dégradation/l’amélioration des termes de l’échange. « L’Algérie a bénéficié d’investissements importants de la part de l’étranger à partir de la fin des années 1990, notamment dans le secteur du pétrole. ». Mais les IDE restent encore faibles.

 

 

 

 

Elle revient ensuite sur le calcul du chômage, un problème central, mais également sur le calcul de cet indicateur. « On calcule le chômage à partir de 1989 selon des critères qui n’incluent pas le travail informel, puis par la suite en tenant compte de ce travail informel qui représente près de la moitié de l’économie ». Selon les chiffres officiels le taux de chômage est entre 10 et 12% (20 à 25% pour les jeunes). Concernant le chômage des femmes, Fatiha Talahite explique « au début on avait seulement des emplois publics, puis après les années 1980 et le développement de la liberté d’entreprendre, il y a une explosion conséquente de l’entreprise féminine ou féminisée. Cela dit, l’absence d’accès au crédit empêche ces entreprises de durer. Mais la main d’œuvre féminine passe de 5% dans les années 1980 à 38 % en 2012. »

 

 

 

 

 

 

 

Les dépenses en santé totales sont en diminution jusqu’aux années 2000, une évolution liée à la baisse des dépenses du secteur public. « Ainsi les lits d’hôpitaux diminue fortement, de 3 lits pour 1000 habitants dans les années 1980 à 1,6 dans les dernières années. » rappelle-t-elle.

 

 

 

 

> L’échec de l’économie planifiée

Elle résume « L’Algérie n’est pas un gros producteur d’hydrocarbures en ratio population/réserves ; et ses exportations sont très peu diversifiées. Mais l’Algérie n’était pas dans cette situation à la fin de la première période (socialiste), cette situation s’est accentuée par la suite. On parle parfois d’Ajustement Structurel en 1987 alors qu’en réalité l’AS sous la tutelle du FMI date de 1994-1998 . Avant cela, l’Algérie n’était pas dans les programmes du FMI car à cette époque elle était affiliée au bloc communiste et elle pratiquait des taux de change multiples, critère rédhibitoire. »

Pour Fatiha Talahite, l’’échec de l’économie planifiée est cuisant : "on se souvient qu’en 1978 était lancé le plan Valhyd (valorisation des hydrocarbures qui devait permettre le « tout-hydrocarbures » et favoriser les industries liées au gaz et pétrole afin de permettre la transformation des ressources sur place et l’investissement massif de l’Etat). L’échec de cette économie administrée est notable, l’Algérie totalement fondée sur les hydrocarbures est également très dépendante de l’extérieur car elle importe capitaux et produits alimentaires notamment. Ce plan a été adopté au détriment de l’économie et du développement."

Fatiha Talahite considère que "pendant la période socialiste l’Algérie connaissait les difficultés propres aux « économies socialistes » des pays en développement mais à l’époque l’Algérie était plus avancée que la Chine au regard de nombreux indicateurs socio-économiques – bonne bancarisation, maillage public, industries etc. On note à cette époque un lien fort dans la chronologie des réformes en URSS et en Algérie : lien entre la pérestroïka et la désocialisation à partir de 1987. Mais ces réformes posent des problèmes, on s’aperçoit que changer nécessite des réformes vraiment globales. Ce n’est qu’à partir de 1991 que les réformes seront initiées par le gouvernement des réformateurs. En parallèle des mesures sont mises en place pour que l’Etat puisse réguler l’économie, mettre en place une « économie socialiste de marché », c’est-à-dire une concurrence modérée au sein d’une économie globalement étatisée."

Mais l’Algérie se retrouve face à de grandes difficultés intimement liées à la très grande dépendance de son économie aux hydrocarbures. Elle poursuit : "Les réformes sociales et économiques sont rendues très difficiles par un blocage politique et un passéisme de réformes".

De manière générale, on parle en 1991 de réformes « à la chinoise » : "les réformes politiques sont bloquées pour ne pas fragiliser le système, on refuse le multipartisme en dépit des pressions de gouvernements occidentaux (Mitterrand, discours de la Baule, 1990) en faveur du multipartisme. En somme, des réformes économiques mais pas de réformes politiques substantielles : annulation des élections de 1991 – victoire du FIS (Front Islamique du Salut) – et marche arrière du gouvernement. Les dirigeants ont alors démissionné. L’année 1992 marque un tournant, celui du « sacrifice du développement »."

En conclusion, Fatiha Talahite considère que « le principal problème de l’Algérie est qu’elle se situe dans un entre-deux socialisme-marché, avec pourtant un sacrifice du développement en faveur du maintien au pouvoir du FLN. Il n’y a plus dans le FLN de mouvement industrialiste ou développementaliste. Mais l’Algérie se débrouille cependant pour ne pas se trouver en cessation de paiement, elle a appris de ses erreurs. Dans tous les cas, c’est bien peu pour préparer l’après pétrole même si les révoltes arabes remettent une certaine pression de la société sur le gouvernement ».

 

2)      Intervention de Samia Boucetta 

Samia Boucetta souhaite parler plus précisément de la Sonatrach (Société Nationale pour la Recherche, la Production, le Transport, la Transformation, et la Commercialisation des Hydrocarbures), de la dynamique d’une entreprise née dans un contexte particulier, et s’interroger sur les capacités de changement de cette société au regard des changements sur le marché actuel.

 

 

> Génèse de la Sonatrach et quelques chiffres sur ses performances

Elle rappelle la genèse de la compagnie « Sonatrach est créée en 1963 par une quinzaine de personnes, elle est aujourd’hui la 16e compagnie mondiale gazière et pétrolière, 4e exportateur mondial de gaz dans le monde. Elle est de loin la première compagnie africaine. Pourtant rien de permettait de prévoir un tel succès d’une compagnie dépourvue de savoir-faire technique et humain. ». Samia Boucetta s’interroge « comment expliquer un tel développement et à quels défis la compagnie fait-elle désormais face ? ».

Samia Boucetta revient sur quelques chiffres : « La Sonatrach réalise un chiffre d’affaires de 60 milliards de dollars avec un résultat net de 10 milliards de dollars et 75% de ses revenus sont liés à l’exportation des hydrocarbures. La production provient essentiellement de deux gisements : Hassi Messaoud et Hassel R’mel, tous deux découverts en 1956. Le gaz naturel représente environ 54% de la production totale de la Sonatrach. ». Elle s’intéresse plus particulièrement au gisement de Hassi R’mel car il représente 60% des exportations de la Sonatrach. « On se pose de manière générale plusieurs questions concernant l’exploitation d’un tel gisement : quelles sont les capacités de consommation du pays auquel ce gaz est destiné ? Quel Retour sur Investissement ? En Algérie le rendement semble trop faible et les dirigeants se demandent immédiatement quel rendement pour l’Europe ? ». Pour légitimer et utiliser les hydrocarbures, ils initient alors un programme d’industrialisation et notamment en pétrochimie souligne-t-elle. Ceci permet la mise en exploitation de Hassi R’mel. Mais contrairement aux discours officiels qui conditionnent le développement des hydrocarbures à l’industrialisation, « la réalité dès 1956 est tout l’inverse » explique-t-elle.

Elle poursuit « Sonatrach est dotée des moyens légaux qui lui permettent de faire appel à de l’assistance technique, des partenariats, mais aussi à des financements et des prêts. Ceci a notamment permis la construction des routes du gaz pour exporter ses ressources, d’usines de liquéfaction, de trois gazoducs- dont un qui relie l’Algérie à l’Italie depuis 1982 ; un autre depuis 1996 relié à l’Espagne ; un autre dirigé vers la côte espagnole ; enfin il y a un 4e gazoduc en projet vers l’Italie via la Sardaigne. »

 

Développement de la compagnie vers l’extérieur, désintérêt pour l’industrialisation

Sonatrach a suffisamment développé son projet pour disposer d’un portefeuille de vingt clients dans douze pays européens qui absorbent 90% de sa production. Mais Samia Boucetta rappelle que « cette société a réussi à se développer vers l’extérieur au prix du désintérêt pour l’industrialisation. On passe dans les années 1980 le cap où les intérêts de l’export dépassent ceux de l’industrialisation, qui elle, décroche. Le gouvernement impose à la Sonatrach le financement de pans entiers de l’économie déficitaire. On transforme alors l’Algérie en Etat rentier en créant une forte dépendance de la Sonatrach à l’Europe. Cette dépendance la rend de fait vulnérable aux transformations du marché de l’énergie. 

 

> Les défis de la Sonatrach

Un défi de taille pour la Sonatrach est de disposer des capacités nécessaires pour concurrencer en amont les compagnies internationales qui ont de fait des capacités financières et technologiques plus importantes. De plus,  « les cadres législatifs algériens ne sont pas compétitifs par rapport à  d’autres pays comme le Qatar, la Russie ou le Nigeria. » explique-t-elle.  Ce constat pose au sein des instances algériennes la question de la révision de la loi sur les hydrocarbures : « soit on préserve la Sonatrach et donc sa capacité à financer le régime, soit on conserve la prédation sur les Investissements Directs Etrangers (IDE) et la libéralisation implique alors une perte de contrôle étatique sur la compagnie ».

Elle poursuit : « la société nationale perçoit l’aide extérieure comme un plan de développement de ses propres ressources humaines pour permettre l’alternance mais elle développe une répugnance à faire appel des ressources locales pour des raisons plus ou moins fallacieuses

Revenant sur les changements du marché, Samia Boucetta souligne que « le processus de concentration du marché de l’énergie, les fusions-acquisitions etc. dès la fin des années 1980 font peur car la Sonatrach pourrait alors être absorbée par une autre compagnie. Aujourd’hui, le constat est clair : la Sonatrach est trop peu diversifiée dans ses productions et dans son marché d’exportation. ». Elle insiste sur plusieurs évolutions notables sur le marché de l’énergie et qui posent de nouveaux défis : l’Europe se désengage de ses partenariats historiques dans le contexte de la libéralisation du marché du gaz ; les USA et Russie développent leurs exportations, et des pipelines sont construites vers l’Europe.

Le secteur des hydrocarbures représente 98% des exportations et 70% du budget de l’Etat. Sonatrach est également engagée dans des politiques sociales de redistribution, et des programmes de l’Etat, elle est amenée à corriger des disparités régionales dans le niveau de vie via la répartition des installations ou encore à offrir du travail. Mais elle génère aussi des mouvements sociaux et une fuite des cerveaux. Ces mouvements sociaux se forment pour recevoir une part de la rente proportionnelle au travail fourni. Il faut également souligner la vente à perte sur le marché domestique. « La société a donc une taille et un poids tels qu’elle pourrait réellement déstabiliser l’Etat en cas de déstabilisation sur les marchés » conclue-t-elle.

Le débat se poursuivra avec la salle notamment sur le choix entre la valorisation du pétrole ou du gaz, la pertinence des politiques publiques et de la stratégie de la Sonatrach, la mission sociale de la compagnie etc. Samia Boucetta souligne que si cette stratégie s’avérait pertinente en 1962, elle n’est plus adaptée en 2012.

 

3)      Intervention de Zoubir Benhamouche 

"Selon ce qui sera fait dans les mois à venir, on aura probablement soit une dynamique d’implosion sociale (comme le montre la vidéo diffusée en introduction), soit l’émergence d’un développement assez rapide. Mais je ne vais pas faire de la politique, c’est l’approche économique qui convient le mieux à ces questions" affirme-t-il en introduction.

 

> Les atouts et les faiblesses 

En effet, Zoubir Benhamouche souligne en introduction que « le pays a des atouts colossaux : la proximité géographique avec l’Europe et l’Afrique, une population jeune –certes une partie importante de cette force de travail jeune et abondante a été mal éduquée/formée mais des efforts conséquents ont été consentis dans l’éducation de masse, j’y reviendrai plus précisément ; bonnes capacités agricoles ; un grand domaine côtier ; une diaspora importante avec des moyens financiers et comptant des personnes hautement qualifiées ; des ressources énergétiques à même de fournir les ressources financières nécessaires à la mise en place d’une stratégie de développement. En somme, l’Algérie dispose de bonnes bases pour offrir de réelles opportunités de développement. »

Pourtant, il souligne aussi l’existence de faiblesses considérables : « il y a tout d’abord le ressource curse, (« malédiction des ressources ») qui défavorise le développement. Cela génère des « institutions extractives » c’est-à-dire des institutions accaparées par des groupes d’intérêts pour disposer de la rente, au contraire d’institutions dites inclusives. En conséquence, l’économie est dominée par les hydrocarbures, le financement de l’Etat repose à plus de 70% sur ce secteur et la fiscalité hors-hydrocarbures est faible. Le secteur privé est également faible, morcelé, peu diversifié, peu productif, et à moderniser. Le secteur informel est endémique et représente plus de 40% du PIB. Le secteur bancaire est dominé par des banques publiques encore archaïques dans leur fonctionnement. On a également de faibles capacités d’absorption technologique et l’Algérie est mal classé en termes de « doing business » (« faire du business »). Le système de santé est également peu performant.

Tout ceci mène à une administration bureaucratique, inefficiente et relativement corrompue. L’environnement économique bloque/inhibe l’initiative ; il y a un manque d’Etat de droit, une instabilité juridique, politique ; un effritement de la confiance sociale et un faible capital social ; l’informel domine aussi les institutions qui fonctionnement de manière informelle. En somme, l’Etat est affaibli/défaillant et doté d’une faible légitimité et crédibilité pourtant nécessaires à la conduite des réformes. Pour exemple, en janvier 2011 suite aux émeutes, l’Etat a voulu imposer le paiement par chèque des transactions supérieures à 500K dinars, une tâche qui a révélé la très latitude pour réformer. »

 

> Certains objectifs qui pourraient être atteignables à horizon 2020 s’il y avait une volonté politique et une stratégie économique

Malgré tout, il rappelle que « le potentiel est là et que certains objectifs pourraient être atteignables à l’horizon 2020, un horizon pas trop lointain et suffisamment proche pour se dire qu’il faut s’y mettre ». Il considère qu’à l’horizon 2020, en termes de croissance, l’Algérie peut facilement doubler son PIB/tête ce qui ferait une croissance annuelle de 7,5% ;  la part des exportations d’hydrocarbures pourrait baisser de 98% à 90% et la part de l’industrie dans le PIB pourrait atteindre 10%. Les exportations non-hydrocarbures pourraient représenter 10% des exportations ; le taux de chômage est évalué à 10% environ, (chiffre faux du fait de l’importance de l’informel) mais on pourrait diminuer le taux de chômage à 7% et celui des jeunes de 25 à 15%. Enfin, il existe certains secteurs trop peu exploités et pourtant à haut potentiel : l’agroalimentaire, le tourisme, la pharmacie, la pétrochimie, l’automobile, les services et TIC (Technologies de l’Information et de la Communication) etc. »

 

> Les leviers sur lesquels agir 

Mais Zoubir Benhamouche rappelle les principales contraintes au développement qui sont « la faible incitation à réformer (l’abondance financière permet de tenir), le faible secteur privé, la faible autonomie de la société qui a été infantilisée, le faible esprit d’entreprenariat, le faible capital social et les faibles capacités d’innovation ».

Il s’interroge alors sur « comment agir ? » et propose une stratégie en quatre leviers :

1) Investir massivement dans l’éducation et accroître les capacités d’absorption technologique et d’innovation ;

2) Définir une stratégie de développement qui permette une diversification de l’économie et la « formalisation » de l’économie informelle c’est-à-dire faire passer l’informel dans le formel. L’objectif est de pouvoir supporter la sortie de l’économie de rente. Il faut aussi un système financier plus efficient pour absorber les IDE.

3) Planifier et constitutionnaliser l’usage de la rente : se lier les mains, imposer une sorte de « règle d’or pour les réserves » pour se poser des limites et réduire la part du budget de l’Etat provenant de la fiscalité sur les hydrocarbures. Ça suppose aussi le développement de la fiscalité hors-hydrocarbures, une tâche difficile que de demander à la population ayant une faible confiance dans les institutions de reverser une partie de ses revenus à l’Etat ;

4) Sortir des institutions extractives : l’Etat n’a rien à faire dans des hôtels, tanneries etc. il le fait mal, les entreprises publiques d’Etat sont très déficitaires. Il faut donc que l’Etat soit catalyseur et accompagnateur du développement, il ne doit pas « être le développement ». Cependant il faut bien sûr protéger certains secteurs notamment ceux qui ont des coûts d’investissement très importants, mais il faut également inciter à l’exportation. L’idée des grands travaux est également importante – notamment un grand plan TIC (Technologies de l’information et de la communication) qui pourrait être mis en œuvre- qui permettent de dynamiser l’économie nationale. L’Etat est actuellement dans certains secteurs dans lesquels il ne devrait pas être. Zoubir Benhamouche donne un exemple « si on veut ouvrir un restaurant à Alger il faut le construire, investir puis les inspecteurs le visitent et décident alors si vous avez le droit d’ouvrir un restaurant. C’est une aberration puisque l’investissement a déjà été fait et en quoi ceci regarde la wilaya d’Alger de savoir s’il y a trop de restaurants ? C’est au marché de réguler puisqu’à un moment donné les profits seront insuffisants et le nombre de restaurants s’ajustera. » .

Enfin, on peut enfin envisager un modèle de flexisécurité, donner plus de sécurité dans les transitions d’emploi. Par ailleurs, la maîtrise de l’inflation est indispensable comme le montre la hausse importante des prix.

 

> Un secteur clef et une priorité : la réforme de l’éducation

Zoubir Benhamouche revient sur un secteur qui l’intéresse tout particulièrement et qu’il considère comme essentiel « l’éducation ». L’Algérie a déjà fait un grand effort de scolarisation, « d’éducation de masse », le taux brut de scolarisation est à 110% dans le primaire, et 100% dans le secondaire (chiffres réels plus faibles, car beaucoup de redoublements). Les dépenses consacrées à l’éducation ont quasiment doublé entre 2000 et 2006 passant de 224 milliards de dinars à 439 milliards. En 2007, l’Algérie consacrait 4,34% de PIB à l’éducation soit 20% du budget de l’Etat.

Cela dit, l’éducation affiche un faible bilan qualitatif : il y a de nombreux redoublements, des performances médiocres, et pas d’évaluation des politiques publiques. Le système est peu productif, le coût par étudiant est élevé mais les résultats ne sont pas du tout au rendez-vous.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une politique de management de performance, le pilotage et l’évaluation des mesures mises en place permettrait d’améliorer l’efficacité du système éducatif. Il évoque deux « leviers de rupture » pour repenser le système éducatif algérien :

1)  Une politique d’éducation basée sur une mesure de la qualité et un pilotage par la performance : un management du système éducatif reposant sur une mesure de la qualité de l’éducation, une évaluation de la performance des établissements et des incitations pour tous les intervenants du système éducatif. Mais également une allocation budgétaire tenant compte des performances des établissements et des inégalités sociales.

2) Un système éducatif qui répond aux besoins de la société notamment ceux des secteurs public et privé et qui permet le développement de fortes capacités d’innovation : il faut développer une formation mieux articulée avec les besoins de l’économie actuels et futurs, et réaliser un effort massif de formation continue pour la remise à niveau des adultes.

 

> Résumé : une stratégie en quatre leviers (voir schéma)

 

Pour conclure, Zoubir Benhamouche considère que « le développement dépend des institutions car elles conditionnent la capacité de l’économie à se restructurer et le développement. Il est donc essentiel de limiter les institutions extractives et retrouver de la légitimité. Dans les années 2000, on a versé 200Mds dans l’économie et on a abouti à des émeutes, il y a quelque de paradoxal. Il y a des gens qui savent ce qu’il faut faire en matière socio-économique là n’est pas tellement le problème, le problème c’est le cadre institutionnel défaillant. »

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Extraits vidéo -Partie 1 du colloque "Éclairages historiques et mémoriels" (9h30-11h)

 

Voici des extraits vidéos de la première partie du colloque pour permettre à ceux qui n’étaient pas présents à Paris le 21 mai 2012 de revivre le colloque "Algérie 50 ans après l’indépendance : défis et perspectives".

 

1) Intervention de Lahouari Addi, sociologue et professeur à l’Institut d’Etudes Politiques de Lyon


2) Intervention de Malika Rahal, historienne et chercheuse au CNRS

 

3) Intervention de Benjamin Stora, historien et professeur des universités

 

4) Débat avec le public (questions du public/réponses des intervenants)

 

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Compte-rendu : Partie 1 du colloque "Éclairages historiques et mémoriels" 9h30-11h

Introduction du colloque

 

Linda et Mélissa de Sciences Po Monde Arabe

Mélissa Rahmouni, présidente de l’association Sciences Po Monde Arabe et chargée d’organisation du colloque, remercie tout d’abord au nom de toute l’équipe SPMA les personnes qui ont contribué à la concrétisation de cet évènement : Sciences Po et notamment les responsables de la vie associative ; le réseau euro-méditerranéen des droits de l’homme (REMDH) dont le soutien fut indispensable et bien entendu les intervenants – notamment ceux qui viennent spécialement d’Algérie- qui ont accepté de partager avec le public leurs idées et visions de l’Algérie d’aujourd’hui. Elle rappelle brièvement l’esprit du colloque : « réaliser le bilan en cette année symbolique – le cinquantenaire de l’indépendance- ne signifie pas faire un procès ; il s’agit seulement à notre modeste échelle d’une évaluation des défis auxquels la société algérienne fait face en 2012 afin de souligner de nouvelles perspectives. Il est important de comprendre les clivages et les problématiques qui se posent sans tabou, et d’insister également sur les possibilités de réformes structurelles essentielles pour l’avenir du pays ».  Le modeste objectif que se fixe l’association à cette occasion est de réunir les conditions d’un débat démocratique et honnête, et sans prétendre à l’exhaustivité en une seule journée ou apporter des réponses immédiates, SPMA espère que ce colloque permettra de soulever certaines questions cruciales en évitant tant que possible deux biais : le déni de la réalité (économique, sociale et politique) ; et la critique non-constructive.

 

Partie 1 : « Eclairages historiques et mémoriels » (9h30-11h)

 

Linda Kalladjou, membre de l’association Sciences Po Monde Arabe et chargée d’organisation du colloque, introduit la première partie de l’évènement par une citation d’Albert Camus “Il est bon qu’une nation soit assez forte de tradition et d’honneur pour trouver le courage de dénoncer ses propres erreurs. Mais elle ne doit pas oublier les raisons qu’elle peut avoir encore de s’estimer elle-même” (Chroniques algériennes 1939-1958). Linda rappelle les différents thèmes qui seront évoqués notamment la question de la mémoire révolutionnaire et du moment de ferveur collective de 1962, la permanence du passé, les mémoires croisées (France/Algérie) sur la période coloniale et la guerre d’indépendance, les défis de l’écriture de l’histoire en Algérie mais également le cadre idéologique des institutions naissantes de l’Etat algérien indépendant.

 

Avec l’aimable participation de :

Lahouari ADDI, sociologue, professeur à l’Institut d’Etudes Politiques de  Lyon.

Malika RAHAL, historienne et chercheuse au CNRS.

Benjamin STORA, historien, professeur des universités.

 

1)      Intervention de Lahouari Addi 

 

> Une étude très tardive de l’Algérie par les sciences sociales

Lahouari Addi

Lahouari Addi

Lahouari Addi revient dans un premier temps sur les sciences sociales et l’étude de l’Algérie. « Pendant toute la première moitié du XXe siècle, les sociétés colonisées ont été complètement ignorées par la science politique. » souligne Lahouari Addi, en poursuivant « il faudra attendre les travaux pionniers de Pierre Bourdieu en sociologie. ». Mais en science politique, il existe un vide considérable. A partir des années 1960, on entre dans la période dite postcoloniale. Jean Leca essayait d’expliquer comment se construisait l’Etat avec les vestiges de droit public de l’Etat colonial. Puis quatre années avant Edward Saïd, en 1974, le congrès international de sociologie qui se tenait en Algérie imposait le tiers-mondisme dans les sciences sociales. Vint ensuite le procès de l’anthropologie occidentale, et les discours parlant au nom d’acteurs collectifs reliés à des notions peu définies (capitalisme, socialisme, impérialisme). « Ce sont vraisemblablement les émeutes des années 1980 qui ont, en Algérie, attiré l’attention sur le décalage et la rupture profonde entre la société algérienne et le domaine académique : les sciences sociales n’avaient pas d’objet et les sociétés n’avaient pas de discours scientifique » poursuit Lahouari Addi. Il se réfère également à Michel Foucault en insistant sur l’absence de « conscience épistémique », autrement dit le fait de ne pas considérer la société algérienne et la « conscience sociale » comme objet de science humaine, et objet de sociologie.

La sociologie politique – discipline de Lahouari Addi- a pour objet les conflits politiques et leur résolution par l’Etat : « comment étudier des conflits politiques à la lumière d’un Etat qui a pour objectif de rejeter et d’ignorer les conflits politiques ? » s’interroge-t-il. En effet, « le Pouvoir considère qu’il n’existe pas de conflits entre algériens mais une union monolithique et monopolistique ; les conflits n’existent qu’avec l’extérieur -ils opposent à la France ou au Maroc- ou venant de l’extérieur – comme l’exprime l’insulte courante en Algérie pour décrédibiliser quelqu’un « hizb fransa »- ».

> Les institutions naissantes empreintes de « populisme » : idéalisation du peuple et mépris de la société

La seconde partie de son intervention revient sur la dimension populiste des institutions naissantes de l’Etat algérien indépendant et le caractère apolitique du politique. Lahouari Addi poursuit : « le présupposé de base de cette construction apolitique du politique est que l’armée est l’avant-garde de l’évolution politique et le « protecteur ». Le peuple est une entité indéfinie, une alchimie, une construction idéologique par lequel le pouvoir politique est nié ».

Lahouari Addi revient sur le contexte post-indépendance et « la soif de modernité  incarnée par l’utopie populiste ». Il considère que « le populisme idéalise le peuple et méprise la société, le peuple n’est pas une réalité sociologique mais une construction idéologique ». Il n’a de substance que face à l’ennemi étranger, et se dissout dans une société ignorée où n’existe ni droit, ni sujets de droit. Pour illustrer son propos, il considère que « c’est le Colonel Houari Boumediene qui a le mieux incarné cette contradiction : il adorait/idéalisait le peuple mais détestait/méprisait la société. Le populisme avait horreur du tumulte des aspirations individuelles, des couleurs et des odeurs. Toutes les politiques économiques et sociales ont été pensées pour les besoins du Peuple et non de la société. ».

Il analyse ensuite un changement de cap car « si de 1962 à 1988, le régime a défendu ce populisme en bénéficiant de la croyance des élites, les choses ont changé depuis 1988 car désormais plus personne n’y croit.  En effet, les élites dirigeantes ont fait du régime une fin en soi : l’Etat est devenu un refuge pour les dirigeants qui n’ont de toute évidence nul autre endroit où aller, la société est inhabitable et hostile pour eux ». Selon Addi, les islamistes ont d’une certaine manière reproduit sous une autre forme le populisme du FLN d’antan.

En somme il conclue en rappelant que la société algérienne a du faire face à un populisme utopique autiste et que l’objectif des institutions naissantes postindépendance était d’intégrer le Peuple dans l’Etat en considérant que la société avait été « souillée » par l’acculturation française. « Si l’Algérie a échoué à réellement se développer, c’est parce que toutes les politiques de développement économique menées jusque-là ont été conçues pour le « peuple » et non pour la société. ». Ce populisme a été battu en brèche par divers échecs socio-économiques. Il conclue « si les hommes politiques ne croient plus en ce populisme, ils sont encore liés par son héritage ».

 

2)      Intervention de Malika Rahal

Malika Rahal qui a fondé ses travaux sur de nombreuses enquêtes de terrain, oriente son intervention sur les défis et obstacles de l’écriture de l’histoire en Algérie -notamment après 1962- et sa nature éminemment « politique ».

 

> 1962 : un moment de ferveur collective qui monopolise l’histoire algérienne

Malika Rahal

Malika Rahal

Malika Rahal considère que « 1962 constitue un moment de ferveur collective. Quand on pousse les témoins à développer, on entre dans un moment de silence, de manque de mots, de ferveur et de traumatisme. C’est la fin de 132 ans de colonisation et donc la fin d’un régime qui est allé loin dans la violence et l’acculturation sans pour autant réussir ». Elle poursuit « On a ce moment absolument étonnant de 1962 qui donne sens au passé : la période coloniale et la guerre. Elle donne un gain substantif, celui de l’indépendance, et symbolique, celui du sens du passé. C’est d’une certaine façon la fin de l’Histoire, alors qu’on accède à cet espoir millénariste et révolutionnaire. C’est enfin le début d’une période où il n’existe pas vraiment d’Histoire de l’Algérie indépendante ». Pour les historiens, l’Algérie n’existe pas comme champ d’accumulation de savoirs, de données disponibles pour les historiens, de « collectif » qui se constituerait progressivement. Un autre élément vient illustrer cette approche « le département d’histoire est choisi par les étudiants lorsqu’ils ne peuvent opter pour une autre discipline. Le choix du département histoire est rarement un choix volontaire et il ne s’agit pas d’une discipline qui apparaît comme attirante et source d’ouverture critique ».

Malika Rahal évoque la question de la légitimité historique « Il faut avoir été au cœur de la légitimité révolutionnaire dès le 1er Novembre pour être du côté de la légitimité historique. ». Elle rappelle également que les départements d’histoire furent les premiers à être arabisés, révélant ainsi leur importance stratégique.

 

> Un obstacle de taille : l’accès aux Archives

Le problème d’accès aux archives algériennes de l’après-indépendance est une difficulté épineuse.  D’un point de vue technique, le versement des archives aux archives nationales se fait de manière similaire à la France : « on a une base de versement régulière et la décision d’ouverture ou non au public. Or il n’existe aucun fond d’archives ouvertes au public pour la période après 1962, ce qui paraît impossible sans changement de régime ». Pourtant dans la pratique, les difficultés relatives à l’accès aux archives est un obstacle de taille pour les historiens et chercheurs. Après un échange avec le public, Malika Rahal souligne en effet la récurrence d’une même excuse à propos de la disparition des archives : "elles ont été brûlées". L’histoire post-indépendance est « un secteur sinistré, abstraction faite des articles et récits de presse qui ne peuvent toutefois constituer un « récit-cadre » ».

 

> L’histoire postindépendance : l’absence de "récit-cadre" et les défis de l’écriture

Pour illustrer l’idée selon laquelle «l’Algérie indépendante n’existe pas comme champ de l’histoire», Malika Rahal prend l’exemple des départements d’Histoire des universités algériennes comme indicateur « les historiens ne considèrent pas la période post-1962 comme cadre de recherche historique important ». Après 1962, explique-t-elle, ce n’est plus la Révolution et donc on considère qu’il n’y a plus aucune légitimité pour constituer un espace d’études historiques.

A propos de l’histoire post-62, Malika Rahal explique qu’il existe « une sorte de magnétisme de la guerre et de la révolution, tout le reste n’étant pas de l’histoire, mais du journalisme, de la politique… On a également une méfiance de la part des témoins du fait que les enjeux politiques du présent dans un régime autoritaire sont extrêmement lourds. On peut raconter aisément des éléments de la guerre en laissant les conflits internes à l’écart. Passée la barrière de 1962, on hésite sans trop savoir pourquoi. On est dans quelque chose de complexe. A partir du moment où l’histoire entre en scène, le silence s’abat après 1962 : on ne parle plus par exemple des maquis post-1962 (maquis FFS 1963). L’article 44 de la Charte de réconciliation nationale 2006  fait peser un risque important sur l’expression ou la recherche historique. Quelqu’un qui prendrait la parole pour une interprétation critique de cette période est enserré dans un cadre juridique contraignant (peine pour instrumentalisation de la guerre d’Algérie portant préjudice au gouvernement). On se censure pour éviter d’avoir des problèmes, pour éviter de vivre des complications. »

Une autre difficulté de premier plan est l’absence de « récit-cadre » post-62 sur lequel s’appuyer pour travailler. Ceci rend la structure chronologique chancelante et les récits sinueux. Malika Rahal explique que « la chronologie varie avec une grande amplitude, et dans ces variations, on passe toujours sur la décennie noire comme moment matriciel essentiel pour l’Algérie. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a aucun récit de ce passé : on a un rôle important de la presse dans la production de récits contestataires. A force de production de discours libres qui tournent à vide, on a une stérilisation de l’impact sur la société en l’absence de récit cadre.»

Une question se pose alors « où va s’écrire l’histoire dans les années qui viennent ? ». Il ne s’agit pas de minimiser le travail des historiens actuellement actifs individuellement, mais, s’interroge-t-elle, « après leur retraite d’ici quinze ans, qui va écrire l’histoire ?  On a de fait une grande complexité de l’écriture de l’histoire depuis la France. Il existe aussi des centres de recherche dans le monde anglo-saxon ». Elle conclue « Si cette histoire n’est pas assumée et regardée en face, elle s’écrira finalement de Paris ou de Londres ».

 

3)      Intervention de Benjamin Stora 

 

> Fin de la « séquence de l’oubli »

Benjamin Stora

Benjamin Stora

Benjamin  Stora revient sur les conflits mémoriels entre la France et l’Algérie : « cette question mémorielle est presque devenue un préalable dans tout discours sur les rapports entre les deux pays. On pourrait penser que ces questions empoisonnent les rapports étatiques et entre les deux sociétés. ».

Il poursuit en considérant que « nous sommes sortis de la séquence de l’oubli », question qu’il évoque dans son ouvrage publié en 1991 La Gangrène et l’Oubli. Il existe des stratégies compliquées de déni et de refoulement de la réalité pour ne pas affronter la question de la colonisation et de son aboutissement dans la guerre. Mais en 2012 en France, près de 120 livres ont été publiés sur la séquence de la guerre d’indépendance, avec une dizaine de documentaires sur la TV française, élément essentiel de la diffusion de masse. Ce qui est certain c’est qu’on ne peut pas rester dans une sorte de lamentation du silence et de l’oubli.

« C’est une autre étape qui commence aujourd’hui mais plus les travaux des historiens progressent, plus la connaissance grandit, et plus le sentiment d’une séparation s’accroît. L’histoire n’arrive pas à rassembler tandis que les mémoires continuent de séparer » explique Benjamin Stora.

 

> Séparation et fragmentation des récits historiques en France et en Algérie

Lorsqu’on a abordé la question de la commémoration de l’indépendance algérienne à partir des accords d’Evian, deux approches différentes séparaient la France de l’Algérie : « la question la plus essentielle ne portait pas sur la fin de la guerre mais sur les origines de la guerre pour l’Algérie, tandis qu’en France on se concentre sur la fin de la guerre et le déchaînement de violence finale, incompréhensible, dénuée de sens historique et source de chaos. En Algérie, on s’interroge sur le démarrage de la guerre, dans son inscription dans la longue durée, d’où l’impossibilité de penser une séquence de guerre, de faire l’histoire dans l’instantanéité. On s’interroge davantage sur les origines de la guerre, donc sur la colonisation et le point de basculement. On a une séparation des récits, et la difficulté de construire un récit commun ! »

Benjamin Stora poursuit en insistant sur le processus de fragmentation aggravée des récits nationaux : « plus le temps passe, et plus on assiste à une fragmentation des récits sur la question algérienne. Du côté français, elle est marquée par le poids de plus en plus important de certains groupes mémoriels (harkis, pieds noirs), clientèles mémorielles sur lesquelles on capitalise des gestuelles politiques. On installe des groupes jusqu’alors marginalisés dans l’espace politique. Alors qu’ils déclinent démographiquement, ils ont une visibilité croissante dans l’espace public, alors qu’ils étaient mis à l’écart pour mettre en avant la personnalité du général de Gaulle. C’est un paradoxe étonnant. Et d’autre part, on a des groupes qui entrent en conflit avec cette vision néocoloniale, notamment les enfants d’immigrés algériens en France. Depuis le vote sur l’apport positif de la colonisation, on a une rupture marquée et une fragmentation des récits. »

Il poursuit sur la fragmentation du récit national côté algérien en rappelant que « le discours dominant était une conception monopolistique d’une société unifiée, homogène, héroïque et fantasmagorique. Or on assiste au retour de figures importantes qui rompent avec le monolithisme mémoriel : récemment un colloque sur Messali Hadj fut organisé à Tlemcen. On a derrière ces personnages l’indice d’une pluralité des discours essentielle à la construction du discours historique. »

Derrière ce sentiment de séparation autour de la Méditerranée,  des groupes développent et s’approprient des discours sur fond de problématiques politiques délicates.

Benjamin Stora souligne qu’en France comme en Algérie, il reste encore un long chemin à parcourir pour la recherche historique. « Dans les années 1980 on n’avait encore qu’une infime poignée de chercheurs travaillant sur la séquence coloniale française. On n’en est encore qu’au début sur la découverte des nouvelles questions historiques de brutalisation des sociétés, de développement socioéconomique etc. ». Il invite également à relativiser ce problème de la « barrière impossible à franchir de 1962 » qui n’est pas propre à l’Algérie : « au Maroc par exemple, on ne parle pas du coup d’Etat de 1971 par exemple ».

 

> Pour une réflexion et reconnaissance de « choses concrètes » plutôt qu’une démarche idéologique et discours généraux de dénonciation de l’époque coloniale

Mais il poursuit en insistant sur le fait que le développement académique seul ne suffira pas. Il évoque deux perspectives possibles avant de souligner l’option qu’il considère comme étant la plus souhaitable. Le premier axe serait la production d’un récit français qui consisterait à reconnaître ce qui s’est passé au temps de la colonisation, à lever les hypothèses, à lever les tabous. A cet égard, Benjamin Stora rappelle que « ce discours général de dénonciation du contexte colonial a été fait en Décembre 2007 à Constantine par Nicolas Sarkozy insistant sur l’injustice et la cruauté du système colonial, avant de recevoir le soir même à l’Elysée des associations de harkis et pieds noirs pour les rassurer. ». Sur cette première option, Benjamin Stora considère que "ce discours s’est évaporé le jour même et les discours très généraux de dénonciation du système colonial, il y en a eu bien avant celui-ci ».

Le deuxième axe consiste à réfléchir sur des « choses concrètes » : « on pense aux essais nucléaires dans le Sahara, à l’utilisation du napalm dans le nord constantinois, l’assassinat de Maurice Audin, la disparition de milliers d’Algériens pendant la bataille d’Alger… Il faut que politiques et historiens s’associent pour la dé-classification des archives afin de mieux comprendre ce qu’il s’est passé sur ces cas précis ».

Benjamin Stora plaide davantage pour ce deuxième axe plutôt que des « démarches idéologiques abstraites, pas historiques, de dénonciations qui finissent par rapidement tomber dans l’oubli ».

Enfin, il souligne une dernière question qui est celle du rapport au régime algérien : cette démarche de reconnaissance des exactions commises au temps de la colonisation reviendrait-elle à légitimer l’Etat algérien d’aujourd’hui dans sa nature et son fonctionnement actuels ? Benjamin Stora considère que c’est un risque qui existe et qu’il ne faut pas négliger : « mais il faut se référer aux expériences mondiales en la matière et notamment les différends entre la Chine et le Japon sur la Mandchourie. S’il fallait attendre de se débarrasser du Parti Communiste Chinois et que la Chine devienne une démocratie pour reconnaître les cruautés commises en Mandchourie, on risquerait d’attendre très longtemps. Il s’agit d’être pragmatique et réformiste. »

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Ils en parlent dans les médias..

Une dépêche de l’APS (Algérie Presse Service) revient sur l’intervention de l’historien Benjamin Stora.

 

 

 

 

 

Yacine Farah, correspondant à Paris du journal El Watan reprend quelques idées des deux premières parties du colloque avec un titre certainement beaucoup plus pessimiste et radical que le contenu réel de l’évènement!

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Khadidja Baba-Ahmed du bureau parisien du journal Le Soir d’Algérie, revient avec précision sur le colloque du 21 mai.

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Découvrez les intervenants du colloque "Algérie 50 ans après l’indépendance : défis & perspectives"

Benjamin STORA, historien et professeur.

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Programme du colloque

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Comment s’inscrire au colloque ?

L’inscription au colloque "Algérie 50 ans après l’indépendance : défis et perspectives" est ouverte.

Vous devrez envoyer un mail à asso.mondearabe@sciences-po.org avec nom+prénom et une confirmation d’inscription vous sera communiquée. Vous devrez imprimer ce billet d’inscription pour assister au colloque le lundi 21 mai 2012 à Sciences Po Paris.

Bonne journée !

Vous pouvez également rejoindre l’évènement Facebook.

A très bientôt!

L’équipe SPMA

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Colloque "Algérie 50 ans après l’indépendance : défis et perspectives", lundi 21 mai 2012

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